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Wednesday, 9 November 2016
Fiche de lecture Bidoche de Fabrice Nicolino
Il faudrait une bonne dose d'angélisme pour croire que la barquette de 2 tranches de jambon à 1.10€ du supermarché cache une belle histoire. Si vous voulez aller au-delà de ce pressentiment, Bidoche est fait pour vous.
Rapide histoire de l'industrie de la viande
D'après les calculs de Fabrice Nicolino, 1.046.562.000 animaux ont été abattus en France en 2007. Oui plus d'un milliard ! Et presque tous issus de l'élevage industriel (99.5%). Comment en est-on arrivé à ces chiffres ahurissants ?Cette révolution, comme beaucoup, prend naissance aux États-Unis. Elle commence avec l'industrialisation à la fin du XIXe siècle des abattoirs, ceux de Chicago notamment où débouchent par centaines de milliers les bovins élevés dans les grandes plaines. Pour les décrire, on aimerait parler de fordisme ou de taylorisme mais ce serait anachronique - puisque c'est la révolution productiviste des abattoirs qui a inspiré Ford, et pas l'inverse. Mais l'idée est là : un animal entre, et au bout d'une "chaine de désassemblage", de la viande sort.
Un tel système ne pouvait que fasciner l'Europe alors qu'elle sort de la Seconde Guerre Mondiale appauvrie et au bord de la famine. Grâce à des conditions environnementales favorables, la France peut envisager de remplacer en Europe les importations de viande américaine, elle s'y attelle rapidement : l'INRA est crée dès 1946. Grâce à toute une palette d'innovations, de la sélection génétique à la construction de hangars climatisés permettant de s'affranchir des saisonnalités en passant par l'injection d'hormones et l'optimisation de l'alimentation, les résultats sont formidables : en 1950, il faut 110 jours pour obtenir un poulet de 1.3 kilo, en 1978 on atteint 1.8kg en 50 jours... avec deux fois moins d'aliments !
La suite est finalement banale, c'est l'histoire d'une industrie qui gagne en puissance au point de pouvoir défier la santé publique, qui se mondialise et se financiarise, perd contact avec le sens de son activité et ses territoires... On pourrait sans doute écrire à peu près la même chose de tous les secteurs industriels, sauf qu'ici on transforme de la matière vivante, pour alimenter des êtres vivants.
Des limites depuis longtemps dépassées
Loin d'être triomphante, l'industrie de la viande connait des crises à répétition dont la plupart sont structurelles. La perte de biodiversité (20% des races d'élevage sont en voie de disparition selon l'ONU) et la concentration des animaux la met à la merci d'une épidémie qui, on l'a vu avec la vache folle ou avec la fièvre aphteuse, peut entrainer la destruction de tout le cheptel à l'échelle d'un pays. La recherche du profit au prix de systèmes toujours plus optimisés et complexes crée des vulnérabilités telle qu'une petite variation de cours est susceptible d'avoir des conséquences économiques et sociales disproportionnée, tout l'inverse de ce qu'il faudrait alors que nous nous apprêtons à entrer dans une ère de changement climatique.
Et s'il faut reconnaitre un mérite à Fabrice Nicolino, c'est que les événements lui ont largement donné raison : le scandale de la viande de cheval ou encore la faillite des abattoirs (dont Gad, le plus médiatisé) ont tristement confirmé son diagnostic.
Mais la production de viande fait face à une limite encore plus préoccupante : la capacité physique de notre planète à supporter cette industrie. Elle a atteint des dimensions telles que l'élevage représente 20% de l'ensemble de la biomasse animale de la planète ! Il faut nourrir cet immense troupeau, notamment avec du soja dont les champs grignotent rapidement la forêt amazonienne : la production des 92kg de viande que le français moyen absorbe chaque année, nécessite 500m² de culture de soja. A l'autre bout de la chaine, les rejets de l'élevage perturbent les grands cycles naturels, notamment ceux de l'azote (composant des nitrates) et du carbone (impliqué dans le changement climatique). L'élevage émet aujourd'hui 9% du CO2 d'origine humaine, 37% du méthane et 64% de l'ammoniac.
Le pire c'est que la demande de viande est appelée à croitre à mesure que le niveau de vie des pays du sud s'élève. Difficile dans ces conditions d'envisager autre chose qu'un crash écologique si la consommation de viande des pays riches ne baisse pas de façon radicale.
Des animaux et des hommes
Cependant, contrairement à ce que laisse penser son sous-titre ("l'industrie de la viande menace le monde"), ce n'est pas réellement l'impact environnemental de la consommation de viande qui est le cœur du livre mais bien sa dimension humaine.
En premier lieu il s'agit des ravages parmi les petites mains de l'industrie : citant une étude de l'InVS, l'auteur rappelle que près de la moitié des salariés des abattoirs bretons ont eu un accident du travail et que 92.8% connaissent des troubles musculo-squelettiques, sans parler des conséquences psychologiques de la mise à mort mécanique d'êtres vivants 8 heures par jour. Ensuite viennent les effets sur la santé et la longue liste des maladies liées de façon certaine ou probable à la surconsommation de produits animaux même de bonne qualité. A ces maladies, il faut encore ajouter les problèmes sanitaires posé par l'élevage industriel : résistance aux antibiotiques, pollution de l'eau de boisson, conséquences encore largement inconnues de l'utilisation d'hormones ou d'autres produits destinés à accélérer la croissance.
Enfin et surtout un pressentiment apparait comme un fil rouge tout au long du livre, celui que la cruauté envers les animaux est le révélateur d'un manque de considération pour l'homme, comme si le massacre de ceux-ci rendait possible le massacre de ceux-là ainsi que l'illustre la citation (sans doute apocryphe) de Tolstoï : "Tant qu'il y aura des abattoirs, il y aura des champs de batailles". Il faut dire que les promoteurs de l'industrialisation n'ont rien fait pour démentir ce sentiment, à l'instar de Bertrand Vissac qui décrivait un "processus de sélection" des paysans rappelant dangereusement celui des animaux ou de Raymond Février discutant (à 23'40) avec un journaliste de la possibilité de transposer à la société humaine les méthodes de l'élevage industriel ("rien n'est impossible, mais il y a des obstacles").
En conclusion
Très bien documenté, ce livre a les défaut de ses qualités : on a souvent l'impression que l'auteur privilégie la quantité à la qualité. Dès le premier chapitre, c'est une avalanche de détails sordides sur la vie des animaux d'élevage où l'on passe, littéralement, du coq à l'âne. S'agit-il d'un procédé rhétorique pour amener le lecteur à la nausée avant de lui délivrer la suite du message ? Non, le reste du livre obéit à la même absence de construction : on saute d'un sujet à l'autre, puis on y revient un peu plus tard... l'auteur papillonne, nous laissant le soin de tirer un fil conducteur cohérent de son accumulation d'information. Finalement on a l'impression de lire une introduction de 350 pages avant que le vrai sujet ne soit abordé... en conclusion. Ce n'est en effet que dans les toutes dernières pages que l'auteur nous parle des alternatives, citant par exemple le Réseau Agriculture Durable.
D'autres livres sur l'écologie, le développement durable ou l'énergie ? Consultez la bibliothèque !
Saturday, 12 March 2016
Fiche de lecture Comment les économistes réchauffent la planète dAntonin Pottier
Au moment où on débat si âprement pour savoir si les économistes ont le droit de s'écarter de la doxa de leur discipline, voici un petit livre qui remet bien des idées en place. Non seulement il montre comment cette doxa nourrit le réchauffement climatique - un constat qui n'a rien de nouveau - mais il démonte les mécanismes qui rendent le discours économique si nocif.
Savoir économique et discours économique

A titre d'exemple, lorsque le savoir économique affirme que le marché conduit toujours à une situation optimale, il entend marché au sens de Walras et optimum au sens de Pareto. On peut alors effectivement démontrer, comme l'ont fait Arrow et Debreu en 1954, que le marché est optimal mais ce résultat n'a que très peu de signification pratique tant les hypothèses sont restrictives et les modèles éloignés de la réalité. Il n'empêche que, sur la base de cette démonstration, le discours économique élève la perfection des marchés en vérité générale, incontournable pour comprendre le fonctionnement de la société ou prendre une décision politique.
Cette équivoque entre théorie et idéologie permet aux économistes de s'attribuer un rôle social considérable tout en pouvant s’abriter derrière leurs démonstrations formelles en cas de contestation.
Comment l'économie voit le changement climatique
Or si le savoir économique peut donner une image réaliste de la complexité du monde, c'est généralement à l'aune du discours économique et de ses vérités simplistes que les décideurs économiques et politiques agissent. Et des éléments centraux de ce discours poussent à l'inaction en matière de changement climatique.
C'est d'abord le cas de la perfection du marché. Cette croyance, au même titre que la croyance en une divinité protectrice, est incompatible avec la perspective de la catastrophe à venir et nourrit le climatoscepticisme.
Plus précisément, la conception du marché comme institution immuable traduisant l'ensemble de l'information à chaque instant sous la forme de prix à partir desquels des consommateurs rationnels prennent leurs décisions revient à postuler que la société peut spontanément et instantanément s'adapter à toute perturbation. Une fois effacés les immenses problèmes posés par l'adaptation, il n'est plus surprenant que les économistes ne voient dans le changement climatique qu'un épiphénomène. Le rapport Stern, pourtant dénoncé comme biaisé et trop pessimiste par une bonne partie de la profession, calcule ainsi que les dommages pour un réchauffement de 8°C s’élèveraient à 6% du PIB mondial (pour comparaison, la crise de 2008 a coûté aux États-Unis 10% de leur PIB). Et à cette sous-estimation chronique, il faut encore ajouter l'actualisation qui estompe irrémédiablement les dommages futurs.
Une nouvelle étape est franchie lorsque les économistes se lancent dans une analyse coût-bénéfice. Le changement climatique est alors vu comme un avatar de la question économique classique : vaut-il mieux dépenser maintenant ou plus tard ? Ce qui conduit à calculer un "réchauffement climatique optimal" avec des résultats proprement absurdes : le modèle proposé par Nordhaus mène, par exemple, à un réchauffement "optimal" de 6.2°C !
Lors du dernier maximum glaciaire, une calotte de glace recouvrait la moitié de l'hémisphère nord alors que la température n'était inférieure que d'environ 5°C à celle d'aujourd'hui : personne ne peut dire à quoi ressemblerait un monde réchauffé de 6°C. Mais enfermé dans l'illusion de connaissance que procurent ses équations, l'économiste, lui, aborde cette perspective avec optimisme et légèreté...
En conclusion
Avant de conclure son ouvrage, Antonin Pottier envoie une dernière pique au marché du carbone et au rêve d'un prix unique planétaire. Il y voit l'archétype des fausses solutions dans lesquels les économistes se complaisent sans aucun égard pour la réalité et ses nombreux écarts avec les modèles.
Au final, le réquisitoire est rude mais bien argumenté et plutôt accessible (quelques passages risquent cependant de vous paraître ardus si vous n'avez pas un bagage minimal en économie). Mais malheureusement ce n'est qu'un réquisitoire. Après presque 300 pages passés à abattre l'économie classique, l'auteur ne consacre que quelques lignes, en conclusion, à ses alternatives. Or la pensée, au moins autant que la nature, a horreur du vide : ce qui fait la puissance des idées dénoncées dans cet ouvrage, c'est en grande partie l'absence de discours économique concurrent. On peut regretter que M. Pottier ne consacre pas plus de temps à nous en donner quelques bases.
D'autres livres sur l'écologie, le développement durable ou l'énergie ? Consultez la bibliothèque !
Publié le 23 septembre 2016 par Thibault Laconde
Thursday, 15 October 2015
Fiche de lecture Manifeste négaWatt
Négaquoi ? NégaWatt.
Négawatt, avant d'être un gros volume de 367 pages, c'est une idée (ou une "démarche" pour reprendre le terme du livre) et une association.
L'idée est due au physicien américain Amory Lovins qui l'a énoncée en 1989 : une économie de puissance électrique peut être considérée comme une source d'électricité.
Par exemple, en France au cœur de l'hiver à l'heure de plus forte consommation 92.000MW environ peuvent être appelés. Pour y faire face, on peut
- soit construire des centrales électriques capables de produire cette puissance :Puissance installée (Watt) = Puissance maximale consommée (Watt)
- soit effacer une partie du pic par une politique d'économie d'énergie, si on parvient par exemple à économiser 5.000MW, il suffira de construire 87.000MW de centrales électriques. Les 5.000 négaWatt "produits" permettront d'équilibrer le réseau et de faire face à la pointe de consommation : Pinstallée (Watt) + Péconomisée (négaWatt) = Puissance max. consommée (Watt)
Le Manifeste négaWatt est la troisième version de ce scénario publiée en 2011.
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